28 janvier 1850

« 28 janvier 1850 » [source : Harvard, HL, MS 100.4], transcr. Marva Barnett et Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12565, page consultée le 25 janvier 2026.

Bonjour, mon Toto bien-aimé, bonjour. Comment vas-tu ce matin ? À quelle heure t’es-tu couché hier ? Qui as-tu reçu ? As-tu pensé un peu à moi ? M’aimes-tu ? De toutes ces questions la première et la dernière sont celles qui intéressent le plus mon cœur ; vous me répondrez quand je vous verrai, c’est-à-dire dans bien longtemps en supposant même la plus grande exactitude de votre part, ce qui n’est rien moins que sûr. Vous avez un si grand nombre de chiens à fouetter et de Poléma à …… recevoir qu’il n’est pas probable que vous soyez prêta de bonne heure. Quant à moi, c’est différent. Je n’ai qu’à vous attendre, c’est une besogne qui revient tous les jours avec une régularité monotone, mais qui ne me décourage pas parce je vous aime avec un entêtement que rien ne peut décourager. Et puis, mon cher petit homme, j’ai pour me faire prendre patience dans ce moment-ci la promesse que tu m’as faite pour jeudi soir. Rien que cela me fera prendre en douceur tous les moments désagréables que ton absence me fera passer ; c’est-à-dire, si je ne me trompe, trois jours et demi, ou, si tu l’aimes mieux, 84 heures ou 336 quarts d’heure, c’est-à-dire 51 040 minutes ou 302 880 secondes1. Ma table de multiplication d’embêtements irait beaucoup plus loin et serait plus inépuisable que le sable de la mer, l’herbe des champs, les oiseaux des buissons et les étoiles au ciel, mais je vous en fais grâce pour le moment. Je me résigne à bisquer à milliards par minute et je vous aime à défier toutes les formules arithmétiques. Je crois que le mot est plus farce comme cela et je le laisse ne fût-ceb que pour vous dédommager de ma science de calcul. Je ne veux pas vous humilier par une supériorité universelle, je vous laisse ce petit coin où poser la vôtre.

Juliette


Notes

1 Erreurs de Juliette : 5 040 minutes, et non 51 040 ; 302 400 secondes, et non 302 880.

Notes manuscriptologiques

a « près ».

b « fusse-ce ».


« 28 janvier 1850 » [source : Harvard, HL, MS 100.4], transcr. Marva Barnett et Gérard Pouchain, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12565, page consultée le 25 janvier 2026.

Eh bien ! mon petit homme, avez-vous enfin pris vos mesures ? Si vous les aviez prises depuis bientôt deux mois qu’on vous les demandea, votre coussin serait, c’est-à-dire votre meuble, serait presque achevé. Convenez que vous êtes très bête de ne pas vous prêter mieux que cela au bien qu’on veut vous faire. Remarquez que cela ne vous dispense pas de donner un dessin à Eugénie, AU CONTRAIRE, donc vous êtes une bête et un dramaturge. C’est bien prouvé par le déluge et par le doux Montalembert1. Taisez-vous. Avec cela que vous ne voulez pas me promettre de revenir me voir ce soir, aussi je n’ai plus aucun ménagement à garder et je vous dis votre fait sur tous les points. Taisez-vous, taisez-vous, taisez-vous. Ainsi vous voilà débarrassé de moi pour jusqu’à demain, une fois la corvée de me supporter jusqu’à la porte de votre boutique passée. La mienne, à l’inverse de la vôtre, commence au moment où je vous quitte et ne finit que lorsque je vous revois. Mais nous n’avons pas la même manière d’envisager les choses. À preuve c’est que vous vous pâmez devant tous les tuyaux de poêle plus ou moins chaussés que vous voyez barboterb dans la boue et que j’y suis fort insensible. Il en est de même de la beauté de Poléma, de l’esprit d’Olympe, de la candeur de Madame Doche et de la vertu de Mlle Ozy. Tout cela pour moi est plus que négatif, et je crois que le public est de mon avis, mais vous avez des yeux d’académicien, à défaut de perruque, sur ces matières, et vous représentez cent dix-sept mille hommes2, ce qui contribue peut-être à grossir les objets. A ce point de vue, vous êtes peut-être dans le vrai. Quant à moi qui vois toutes ces choses à travers mon amour, je ne trouve pas que ce soit très beau, ni très drôle, ni très amusant, ni très moral. Si je me trompe, ce n’est pas de beaucoup et cela ne vaut pas un erratum. Baisez-moi, cela vaudra mieux.

Juliette


Notes

1 Charles Forbes, comte de Montalembert (1810-1870), pair de France, puis représentant à la Constituante et à la Législative (1848-1849).

2 C’est le score obtenu par Hugo aux élections de mai 1849.

Notes manuscriptologiques

a « demandes ».

b « barbotter ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.